• "Le poème est un chemin qui cultive ses ronces" (Yves Prié)

     

     

    En décembre 1980, Yves Prié, grand lecteur de poésie, poète lui-même, créait les éditions Folle Avoine, dans un village de la région rennaise, avec des moyens modestes mais une ambition forte, des aides matérielles et une solidarité éditoriale. Cette solidarité et cet encouragement «confraternel», Yves Prié les trouvera avec deux éditeurs «historiques» de poésie, René Rougerie, éditeur de la revue «Poésie Présente», mais aussi Guy Lévis-Mano (GLM), qui furent, pour notre éditeur naissant, des exemples et des «déclencheurs» majeurs et déterminants. Rougerie, éditeur lui-même des textes d’Yves Prié, fut d’une aide morale et intellectuelle de premier ordre. Sous cette influence, Prié édita ses premiers textes de poésie, dans une présentation, une typographie, un graphisme qui n’étaient pas sans rappeler à l’évidence l’empreinte du maître. Les aides matérielles des pouvoirs publics, plus visibles et concrètes que maintenant, firent le reste, dans un climat et un contexte de création littéraire qu’on ne retrouve pas vraiment trente ans après.

    Yves Prié, dans sa volonté très ancrée de fabriquer le livre, fut aussi typographe, metteur en page, imprimeur, et, on l’a dit, poète, à l’image exacte d’un Guy Lévis-Mano, qu’il rencontra dans les années 70 .

    Yves Prié, s’il est éditeur de poésie, est aussi créateur de livres bibliophiliques. C’est dans un échange riche et permanent avec des artistes qui lui sont chers, qu’il s’est mis à composer des livres, de ceux qu’on appelle communément des livres d’artistes, et que notre éditeur préfère considérer comme des «livres avec les artistes». Ces livres sont, en effet, le fruit d’un dialogue entre le peintre, ou le dessinateur, et l’éditeur. Le travail éditorial est en effet pour Prié une oeuvre de connivence, de complicité. Ainsi Yves Prié «dialogue» avec Dilasser, Fedorenko, Pagnoux, Sénéca, Han Psi (le créateur des logos de la maison), et d’autres, qui sont toujours pour lui des artistes de grande proximité intellectuelle (et géographique).

    Le catalogue de notre éditeur s’enrichira donc, au fil de l’eau, de livres de poésie illustrés, à tirage limité sur beau papier et grand format pour assurer la dimension d’œuvre d’art à un travail né de la voix d’un écrivain et de la main d’un artiste.

    Le catalogue d’Yves Prié s’élargira ensuite vers d’autres sources que la poésie. La curiosité de notre éditeur et son amour de la littérature en général, au hasard de ses rencontres (avec Louis Guilloux, Yannick Pelletier, Henri Bordillon, Michel Onfray, entre autres) ont permis l’édition ou la réédition de textes de Georges Palante, Alfred Jarry, Georges Bataille, Roger Caillois, Jean Grenier, Louis Guilloux, tous parus dans la collection «Signatures».

    La littérature étrangère trouvera également sa place, avec la collection «Territoires», où furent publiés d’étonnants textes, comme cet almanach poétique japonais, source d’inspiration des haïkus, dans une traduction inédite d’Alain Kervern, des extraits de la Gesta Danorum (Histoire des Danois), superbement illustrés par Nicolas Fedorenko, où se trouve le premier récit d’Amlethus, source de l’Hamlet de Shakespeare, le théâtre de J.M. Synge ou bien encore quelques grands noms du domaine hispanique, Miguel Hernandez, Luis Mizon ou le romancier colombien Alvaro Mutis.D’autres collections verront le jour, mais celle qui demeure la collection «originelle» est tout simplement dénommée «Folle Avoine», où se retrouvent Heather Dohollau et Jean-Paul Hameury, dont Yves Prié est l’éditeur quasi exclusif, Michel Dugué, Alain Kervern, Jean-Noël Trebaul, Denis Rigal, Serge Wellens, entre autres.

    La collection «Tiré à part» complète l’éventail poétique de cette maison d’édition, avec, en particulier, les textes d’Yves Prié lui-même, publiés auparavant par René Rougerie, comme «La Nuit des pierres», «Les âmes errantes», «Frontières» ou «Passage des amers».

    A ce jour, Yves Prié nous a donné matière à lire et à voir à travers plus de 250 titres d’ouvrages. Tous ces titres qui sont, de l’aveu même de cet éditeur rare et précieux, l’expression d’une authenticité, d’une «conjonction secrète entre la personne et la forme qu’elle élabore».

    Achevons en citant des mots d’Yves Prié, d’une douceur et d’une grâce infinies (mais il en est tant d’autres sous sa plume) : «Le poème était le don. Il recherchait la meilleure approche pour atteindre le jour, une phrase contient la nuit et le vent, le feu et l’hiver. L’incision du temps se faisait alors moins vive ; l’ombre se collait à la terre pour adoucir les failles. Le noir et le blanc se confondaient dans l’air. Le matin ignorait les prises de la mort - Ce monde est une enfance qu’une rivière anoblit, disait-il - Tendresse que le doux regard des femmes sur toutes choses naissantes. Le temps s’en allait à contrevent en glissade de neige» (in : Un jour sans importance).

    Jacques Brélivet, Conservateur en chef Bibliothèque université Rennes 2

    in Catalogue de l'exposition : Folle Avoine, 30 ans d'édition

    qui s'est tenue à Rennes 2 du 26 mai au 12 novembre 2011

     

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