• « Le Notaire de Sourville », de Jean-Claude Le Chevère,

     

    par Jacques Brélivet

     

     

    Les éditions « Folle Avoine », nées il y a un peu plus de trente ans près de Rennes, font la part belle à la poésie. C’est même leur raison d’exister. Un romancier, néanmoins, s’y est fait sa place, Jean-Claude Le Chevère, dont Yves Prié, fondateur de la maison, a publié en 1988 « Lucienne », magnifique texte, émouvant et chaleureux. Depuis cette date, plusieurs récits et romans de cet auteur se sont succédé. Et le dernier en date, « Le Notaire de Sourville », vient de paraître, qui aborde aux rives du polar et du roman noir. Avec cette même qualité d’écriture découverte avec « Lucienne ».

    Quel roman ! Ce qu’on appelle, dans ce jargon anglosaxon qui a envahi les chroniques littéraires, un « page turner », un livre que vous ouvrez et ne lâchez plus, tout au long de ses 50 chapitres, courts, habilement menés et articulés, sans un temps mort, nés d’une plume alerte, sobre et directe, celle d’un vrai romancier, Jean-Claude Le Chevère, talentueux et (trop) discret auteur, publié fidèlement par les éditions « Folle Avoine » depuis 1988, date où nous est apparu le personnage de « Lucienne », roman d’une femme courageuse, généreuse, émouvante et admirablement campée par son créateur. Lucienne habitait…Sourville, elle aussi, comme ce notaire machiavélique qui va nous captiver pendant 200 pages. L’auteur a de la suite dans sa géographie imaginaire.

    Sourville a une église en son centre, comme tout village digne de ce nom, avec son curé, bedonnant et « ensoutané » au milieu de ses paroissiens et surtout ses dévouées paroissiennes, un bonhomme peut-être un peu pervers, en tout cas « pas franc du collier », et un notaire opulent et craint, bien en vue au centre du bourg lui aussi, et roulant carrosse en moelleuse Citroën DS21. Car on est dans les années 60.

    Me Berthelot, l’homme central du roman, fut d’abord simple clerc, mais assez habile et calculateur pour épouser Marie-Berthe, fille de Me Tavernier, précédent notaire et respecté personnage du bourg, mort, étonnamment, en pleine santé. Bizarre… Héritant de la charge du beau-père, le simple clerc est devenu à son tour notaire et notable du lieu. Ce couple à hue et à dia va rapidement battre de l’aile, se chamailler et faire chambre à part, mais gardera une façade d’union et de respectabilité au sein d’une petite collectivité où tout le monde se connaît, s’observe et se salue, ou presque. Marie-Berthe s’apercevra vite, sans s’en émouvoir plus que ça, que son fieffé mari couche régulièrement avec la bonne, Madeleine Ménard, « Mado » dans l’intimité, horizontale, du bureau où trône un canapé.

    Me Berthelot est un manipulateur et au cœur d’une intrigue qui va nous emmener dans ce roman d’un personnage à l’autre, comme la boule du flipper qu’un joueur, le notaire en l’occurrence, essaierait de contrôler et diriger.

    A l’origine de l’aventure, un magot tombé du ciel, au sens propre. Dans les années 40, un parachutage anglais avait largué armes et argent pour la Résistance locale. Les armes avaient été bien repérées et distribuées. L’argent, en revanche, billets et lingots d’or, avait été perdu de vue. Pas par tout le monde. Deux jeunes gaillards, Adrien Berthelot, le futur notaire et Antoine Dubreuil, modeste saisonnier à la Coopérative du coin, avaient reluqué, un peu à l’écart du champ d’atterrissage des parachutes, la caisse venue du ciel et y avaient découvert le butin. Stupéfaits, mais vite complices, ils l’avaient planqué, en attendant des jours meilleurs. Et pour en profiter après la guerre, se disait Antoine, pressé de se faire la malle, tout seul, sous le soleil de Tahiti. Du moins c’est ce qu’il croyait, bien naïvement. Car l’autre complice, devenu notaire, gestionnaire de portefeuille, et sacrément roublard, le roulera dans la farine en lui faisant croire à des placements juteux, et forcément imaginaires ! Deux autres personnages du village, Jimmy et Richard, pas plus recommandables, as de l’arnaque à la voiture volée et maquillée, s’en mêleront, qui flaireront le pactole chez le pauvre Antoine d’abord, chez le fourbe Adrien ensuite. Que des hommes dans ces embrouilles !

    Les femmes ne seront pas à l’écart de ces mystères pour autant, bien au contraire et heureusement : ce sont elles en effet qui renifleront toutes ces entourloupes et les mystérieuses disparitions de témoins et d’acteurs qui vont avec. Marie-Berthe, la première, alertera Francine, femme d’Antoine, mystérieusement renversé sur son vélo par une voiture sur le chemin de la Coopérative. Francine, de son côté, repérera le manège des deux « Pieds nickelés », les inséparables Jimmy et Richard, tous les deux dans le viseur -c’est bien le mot !- du fourbe et dangereux notaire. Enfin, Madeleine Ménard, « Mado », ne sera pas en reste, qui exhumera des tiroirs d’un bureau qu’elle connaît bien, et pour cause, de troubles photos et notes manuscrites qui la mettront sur la piste de tous ces mystères et lui dévoileront la vraie nature de son amant.

    N’en disons pas plus. Laissons au lecteur le plaisir de la découverte d’un livre captivant, véritable roman policier, placé sous la bannière des mots en exergue du grand Simenon, un livre aussi bien écrit et enlevé que violent et (très) sanglant, un livre où tel est pris qui croyait prendre –c’est l’une des vertus cardinales du genre-, un livre où disparitions, assassinats et suicide nous arrivent en série, un livre enfin où les femmes, épouses, maîtresses ou mères de ces intrigants et malfrats, jouent de conserve les fins limiers et les subtiles enquêtrices pour trouver la vérité, rétablir l’ordre, la justice et la morale dans un village complètement tourneboulé par tant d’épisodes et d’esprits criminels. Gloire aux femmes, pourrait proclamer au final Jean-Claude Le Chevère ! La toute fin nous réserve un ultime et double trépas, qui ne manque ni d’humour ni de cruauté. A l’image de ce roman.

    Un Claude Chabrol aurait fait ses choux gras d’une intrigue aussi bien ficelée et captivante et nous aurait rendu, comme il savait le faire, un film délicieusement noir et hautement jubilatoire. Comme ce roman.

     Jacques Brélivet


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